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Changer de regard 15 novembre 2010

Posted by Eric in Non, rien, Voyages.
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Dernièrement j’ai été dur. Méprisant. Résigné sans doute. La route m’achève. J’y égare le respect de l’autre, la courtoisie, la sérénité, la présomption d’innocence : pour extérioriser, et souffler, je mets tout sur le dos de la société égyptienne, sa structure en couches imperméables qui suintent non l’admiration qui remonte, mais le mépris qui percole. J’y ajoute l’idée d’un esprit détestable qui transcende ces couches, profondément égoïste, qui ignore jusqu’à l’existence de l’empathie, qui ne s’empêche pas. Jamais.

Mais j’exagère, je me trompe, c’est moi que j’égare. Car si tout cela était vrai rien ne marcherait. Le savant agencement des rouages sociétaux leur permet de tourner, de créer une mécanique qui crisse, qui tousse, qui rouille, mais qui est pourvue d’une certaine robustesse. Ici et là, d’ailleurs, quelques trouvailles mériteraient d’être répliquées sous licence partout sur la planète.

Quelques trouvailles, quelques rencontres, des entraves à ce repli sur moi-même qui s’auto-alimente indirectement. Ecrire alors, pour prendre de la hauteur, pour laisser aux bribes un terrain de rencontre, un terrain d’entente. Et respirer. Au Caire vaillant rien d’impossible.

L’homme s’empêche 23 octobre 2010

Posted by Eric in Non, rien, Voyages.
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Au Caire lorsque l’on se met à conduire régulièrement on risque fort de perdre en sérénité. Cette sérénité si chère, ce capital que l’on reconstruit patiemment après l’avoir senti se dilapider à une telle vitesse durant les épreuves d’adaptation des quelques premières semaines, se délite un peu plus à chaque anxieuse minute perdue dans les bouchons. Et c’est terrible, car lorsqu’on ne sait plus garder son calme au Caire, ce qui va de paire avec la perte de sérénité, les bricoles du quotidien scintillent sous un autre angle.

Les vrais cairotes rabattent leurs rétroviseurs, manoeuvre dont la logique est imparable : la voiture est ainsi moins large, et pourra donc passer dans des situations plus étriquées. C’est malin mais c’est terrible, car il en devient véritablement normal de se faufiler au centimètre près entre ses congénères automobiles, sans oublier la seconde conséquence évidente : il est admis que les conducteurs ne regardent pas sur les côtés.
Ce dernier point est intéressant lorsqu’on le combine avec le fait suivant, jugez plutôt. Alors qu’il serait légitime de penser que sans moyen visuel de savoir ce qu’il se passe sur les côtés de son véhicule le conducteur lambda aura tendance à bien rester sur sa file pour se simplifier la vie et le stress, on observe en Egypte que la route est vécue comme un véritable espace à deux dimensions, où le mouvement latéral n’est pas particulièrement contraint, ou tout du moins pas autant qu’ailleurs. Là où en France les diverses lignes blanches, interdiction de doubler par la droite, nécessité de mettre le clignotant, bannissement social de la queue de poisson, etc., restreigne le mouvement latéral sur la route à des situations particulières, il est ici au contraire tout à fait normal d’utiliser la largeur de la route pour se déplacer au gré de son envie. Afin de diminuer le risque de collision, la convention est de prévenir les autres que l’on passe à côté d’eux par un avertissement sonore le jour et lumineux la nuit.

Deux éléments fondent par ailleurs, selon moi, la difficulté d’évoluer sereinement pour un occidental sur les routes égyptiennes. Il s’agit de la fatalité et du modèle d’assurance. La fatalité, parce qu’elle imprègne profondément les esprits et a pour conséquence la diminution des efforts directs pour assurer sa propre sécurité et préserver celle des autres. L’assurance, car en Egypte on ne recherche pas la responsabilité de l’auteur lors d’un petit accrochage ou même d’un vrai accident, on envoie la facture des dommages que l’on a subi a son assurance, et encore lorsque l’on fait partie des quelques % d’assurés : pas d’assurance au tiers (ou si peu ? il semblerait que ça existe tout de même), et donc pas ou peu de risque financier à accrocher quelqu’un.

Reprenons :
- Une certaine forme de fatalisme, qui dérive du fait que l’on s’en remet à Dieu pour ce qu’il peut nous advenir, fait que l’on ne déploie pas d’efforts particuliers de prudence
- On n’a donc pas besoin de faire trop attention à ne pas toucher les autres, si ce n’est par politesse (et peut-être pour ne pas passer pour un mauvais pilote, l’orgueil restant un moteur à de nombreux comportements)
- Le mouvement n’est pas le long d’une dimension avec quelques incartades calculées et annoncées, mais bien latéral autant que vers l’avant (moins vers l’arrière, convenons-en, ce qui n’exclut pas quelques frasques ici et là)
Je n’ai rien dit sur les arrêts en pleine voie pour charger ou décharger des passagers, les trous dans la chaussée, les piétons ou autres charrettes, le déroulement du test pour le permis de conduire, qui apportent eux aussi leur pierre à l’édifice imposant du Danger. Mais ça n’est pas utile, car je crois que ces trois points déterminent bien l’appréhension qui doit s’emparer de l’étranger, formé à la conduite dans un environnement sécuritaire, qui s’aventure sur la route des pyramides, sur l’axe Le Caire – Suez, ou qui tente de rejoindre Alexandrie par le delta ou le désert.

Et quand ce dernier croit réussir à prendre une grande inspiration de calme en chargeant un CD salvateur, peut-être qu’en tournant la tête vers son voisin de gauche dans l’embouteillage apercevra-t-il, lestement installé au volant, un portable à la main, un enfant de 11ans maître d’une opel Astra, ou entendra-t-il hurler un de ces vendeurs à la sauvette spécialisé dans les situations routières inextricables qui propose des mouchoirs, des serviettes oranges, ou des personnages de Spiderman gonflable de 60cm de haut.
Peut-être qu’en se concentrant bien et en étant suffisamment déterminé, il esquissera un sourire, hochera la tête amusé, et se replongera dans ses pensées. Peut-être aussi qu’il pestera, c’est sans doute humain, contre un système qui lui est étranger et auquel il ne se fait pas. C’est aussi ça, de s’inviter ailleurs.

Dernières lectures 18 octobre 2010

Posted by Eric in Non, rien, Voyages.
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L’immeuble Yacoubian, Alaa Al Aswani
Poil de Cairote, Paul Fournel
Impasse des deux palais, Naguib Mahfouz
Journal de Californie, Edgar Morin
Les Diaboliques, Barbey d’Aurevilly
Lumière pâle sur les collines, Kazuo Ishiguro
Lolita, Vladimir Nabokov

Echange d’un instant 1 août 2010

Posted by Eric in Non, rien, Voyages.
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On s’en plaint mais on les aime, ces minutes de calme, d’inactivité contrainte, d’abandon à la lecture ou à l’observation, sans vouloir bouger, ni trop réfléchir. Une demi-heure sur ces chaises dures, froides, grises des salles d’embarquement : certains sont nerveux, pressés, parfois même inquiets, mais qui que l’on soit ces trente minutes annoncent un temps privilégié, une échappée éphémère de notre monde tendu, dans un espace physique si limité, si limitant, qu’il en devient un club confortable pour l’esprit.

 J’y lis souvent, j’y pense un peu, je m’y repose.
Je vais pour sortir mon livre d’arabe, revoir quelques leçons, me remémorer ce vocabulaire qui me fuit si obstinément, lorsque l’on m’interpelle. En arabe.

 تتكلم العربية؟

 Je ne suis pas sûr que ça s’adresse à moi, que j’ai bien compris. Mais ça pourrait avoir un lien avec mon livre. Je me décide à tourner la tête : c’est bien moi le destinataire de la question.
Je réponds que je parle un tout petit peu seulement.

 شوية بس

 Une phrase automatique que je répète presque chaque jour. Pour être poli, accepter positivement cette marque d’intérêt, peut-être de gentillesse.
J’ai en retour un sourire, et une question : c’était donc plutôt pour engager la conversation. Une question sur un ton de confidence, que je fais répéter pour mieux écouter et tâcher de comprendre.

 كم اشتريت هذا ايفون؟

 Je bredouille une réponse, puis nous bredouillons une conversation. Mes quelques mots d’arabe mélangés à des gestes et à des bouts d’anglais nous permettent d’échanger un peu. Sentiment merveilleux de pouvoir partager, mélangé à la dureté de ce que j’entends, de ce que ces deux gazaouis m’expliquent. Brûlé chimiquement lors d’une attaque, le fils voit sa peau dévoré petit à petit ; son père essaye de lui un trouver une clinique, un traitement. Ils reviennent de Jordanie où ils n’ont rien repéré à moins de 30.000JOD, et ils tenteront leur chance en France, où l’on peut probablement descendre à 25.000€.

Juste les faits, leur périple, les tracas administratifs, la souffrance physique, la souffrance du regard. J’essaye de le soutenir, de regarder le fils comme n’importe quel interlocuteur du quotidien, mais c’est dur. Il le sent. Au bout d’un temps je fais l’effort, il apprécie je crois. Cette conversation n’est pas une demande d’aide désespérée, pas une tentative d’arnaque, peut-être juste tacitement, mais je n’en suis pas même sûr, l’espoir que je relaterai leur histoire, pour faire savoir. Ce dont je suis sûr en revanche, c’est qu’ils avaient très envie d’un iphone, et que le voyage en France serait l’occasion d’en acheter un, bien que ça soit un peu cher ; à moins que je leur vende le mien ? J’ai un tout petit peu hésité.

Un regard habitant 8 avril 2010

Posted by Eric in Voyages.
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Luxe de façade d’un grand hôtel, brillant, aseptisé, faux, si faux… Un puit à devises, un havre de calme dérangeant.

Etonnante ambiguïté du style, où le chic et la classe, ostentatoires, s’opposent à la conception occidentale d’un bon goût sobre et d’un design en quête d’harmonie des couleurs, des formes, des matières, de l’espace ; ici imitations Louis XV, baroque et rococo, se côtoient au milieu de murs et de tentures aux couleurs vives qui s’apostrophent mutuellement. Les unes après les autres les pièces brillent et mon regard trépasse. Une fois une femme portant un niqab laissant juste dépasser des lunettes D&G clinquantes m’accueille pour une visite.

Je m’installe dans la coloc de X. et A., où une chambre se libère au 1er avril. A deux pas de Dokki, j’y suis mille fois mieux qu’à l’hôtel. Il y a A., égyptien, études supérieures locales, qui a déjà voyagé en Europe et aux Etats-Unis, candidat à un master dans plusieurs universités européennes, dont il attend les résultats en menant en freelance des projets de programmation et de design afin de se constituer quelques économies. Il y a X., français, qui écrit un peu, a traversé l’Atlantique en bateau, et travaille dans les énergies renouvelables. Il y a des couchsurfeurs espagnols, pour une semaine, qui ont vu l’Inde et la Russie. Il y a une ambiance, des échanges, des débats, du partage…

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